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Entretien avec Marcel Wehn

Réalisateur de One who set forth – Les jeunes années de Wim Wenders

Comment Wim Wenders a-t-il réagi lorsque vous lui avez parlé de votre projet de film ? 

On avait déjà proposé à plusieurs reprises à Wim Wenders de réaliser un film à son sujet, et il avait toujours refusé. Lorsque je l’ai contacté, il approchait de son soixantième anniversaire ; c’était une période où il réfléchissait sur ce qu’il avait créé dans sa vie, et sur la manière d’envisager son avenir. Il a apprécié le fait que le film porte essentiellement sur la période de sa jeunesse, et m’a finalement donné son accord.

Pendant toute la production, il ne s’est autorisé, à aucun moment, à intervenir sur les plans ou à donner son avis sur le dispositif. Quand nous avons visionné ensemble le premier montage (qui durait 130 minutes), cela n’a été facile ni pour lui ni pour moi. Comme j’admire beaucoup son travail, il s’attendait sans doute à quelque chose de moins critique, de moins centré sur les aspects intimes de sa vie comme ses relations amoureuses passées ou ses parents. Il n’avait plus rencontré depuis longtemps certaines des personnes interrogées; c’était quelque chose d’étrange pour lui de les retrouver d’un seul coup dans un film qui évoque leur passé commun. Cependant Wim Wenders n’a pas exigé de modification, sauf sur un point : il m’a expliqué en détail ce qui s’était réellement passé avec Robby Müller, et ce qui l’a amené à cesser toute collaboration avec ce dernier. J’ai pris conscience du fait que c’était un sujet trop personnel pour être montré ; en définitive il n’est évoqué que de manière très vague.

Lors de l’avant-première du film, de nombreuses personnes ont réagi positivement, et Wenders a peu à peu été convaincu que j’avais essayé de réaliser un film empreint de respect et de considération, malgré les éléments critiques qu’il contient. Aujourd’hui il défend le film et le commente ainsi : « J’ai toujours réalisé des films très personnels, il est donc juste qu’un film sur moi le soit également. »

La difficulté de verbaliser les sentiments et les émotions est la question centrale du film. Wim Wenders, lorsqu’il parle, hésite, réfléchit longuement… De quelle manière le dispositif de l’exposition de photos que Wenders regarde lui permet-il d’accoucher de cette parole ? Comment a-t-il été conçu ? 


La scène dans laquelle Wenders se déplace dans la pièce avec toutes les photos des lieux et personnages de ses années de jeunesse a été filmée en toute fin du tournage. Au départ, l’idée était seulement de faire entendre les personnes qui avaient eu une importance dans sa vie avant son départ pour les États-Unis dans les années 1970 ; il n’y avait pas d’entretien prévu avec Wenders. Après avoir recueilli ces témoignages, je savais très exactement ce que j’allais lui demander, parce que les questions évoquées avec chaque interlocuteur se rejoignaient dans la question centrale du film : la difficulté de parler et d’exprimer des sentiments, et l’importance des films en tant qu’expériences personnelles qui l’ont construit.

J’ai donc demandé à Wenders de parler de ces mêmes personnes « dans la direction opposée ». Les photos et les images sont pour lui un mode d’expression nécessaire. Nous avons donc décidé de scénographier l’époque des premières années de sa vie à travers un « univers » d’images placées chronologiquement dans une pièce fermée ; nous souhaitions voir à la fois l’image que Wenders regarde, et son visage lorsqu’il parle. L’idée nous est venue de placer les photos au milieu de la pièce, visibles recto verso. Wenders n’a pas vu l’exposition avant le jour du tournage. Ce jour-là, il est entré dans la pièce, a commencé à parler de ce qu’il voyait, et cela a duré 90 minutes, sans une seule pause.

De quels aspects du cinéma de Wenders vous sentez-vous le plus proche ? Que représente-t-il pour vous en tant que réalisateur ?

J’ai eu le coup de foudre pour Wim Wenders quand j’ai vu Alice dans les villes vers 16 ans. L’histoire d’une enfant ballottée d’une personne à l’autre parce que les adultes ne sont pas capables de gérer leurs problèmes me ramenait à mon histoire personnelle. Ce film a été une révélation. J’ai vu ensuite d’autres films de Wenders et j’y ai découvert le thème récurrent d’une famille où l’on ne sait pas communiquer avec les autres. J’ai compris que Wenders, à travers ses films, ne faisait que revenir indéfiniment sur sa propre histoire. On ne trouve pas souvent une approche si personnelle dans le cinéma, et je considère ça comme l’une des réussites de Wenders : être capable de raconter des histoires très intimes qui caractérisent en même temps les sentiments d’une génération entière et qui résonnent toujours chez un large public. Dans ce jeu d’équilibre subtil entre le personnel et l’universel, Wenders réussit toujours à se situer du côté le plus juste.  


Propos recueillis et traduits par Isabelle Péhourticq